On prête volontiers au tarot des origines millénaires : Égypte ancienne, savoir secret des bohémiens, grimoire des templiers… La réalité historique est à la fois plus modeste et plus passionnante. Le tarot est né dans les cours princières d’Italie du Nord, au XVe siècle, comme un jeu de cartes. Il a voyagé à travers l’Europe, s’est standardisé en France, puis n’a été lu comme support symbolique qu’à la fin du XVIIIe siècle. Retracer l’histoire du tarot, c’est comprendre ce que l’on tient vraiment entre les mains quand on tire les cartes aujourd’hui.
Les origines : un jeu de cour dans l’Italie du XVe siècle
Les cartes à jouer ordinaires arrivent en Europe à la fin du XIVe siècle, probablement par le monde islamique méditerranéen. Le tarot, lui, apparaît quelques décennies plus tard, vers 1440, dans les cours de Milan, Ferrare et Bologne. L’innovation consiste à ajouter aux quatre couleurs habituelles une série de cartes illustrées supplémentaires, appelées trionfi — les « triomphes », ancêtres de nos atouts — qui l’emportent sur les cartes ordinaires pendant la partie.
Les plus anciens jeux conservés sont de somptueuses pièces peintes à la main, souvent rehaussées d’or, commandées par de grandes familles. Les plus célèbres sont les jeux dits Visconti-Sforza, liés aux ducs de Milan, dont des cartes sont aujourd’hui réparties entre plusieurs musées et collections, notamment à New York et à Bergame. Le mot tarocchi, d’où vient « tarot », n’apparaît qu’au début du XVIe siècle, pour distinguer ce jeu particulier des autres jeux de cartes.
Un jeu de levées, pas un outil divinatoire
Pendant plus de trois siècles, le tarot est avant tout un jeu, comparable dans son principe à notre tarot à quatre joueurs, encore très pratiqué en France. Rien dans les sources de la Renaissance n’indique un usage divinatoire structuré. Les images des atouts — l’Empereur, la Roue de Fortune, la Mort, le Jugement — puisent dans l’imagerie morale et religieuse de l’époque : triomphes allégoriques, vertus, figures de la vie urbaine et céleste. Elles parlent au public du XVe siècle, sans être pour autant un code ésotérique.
L’arrivée en France et la naissance du tarot de Marseille
Les guerres d’Italie, à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, favorisent la circulation du jeu vers la France et la Suisse. Le tarot s’implante notamment à Lyon, grand centre de l’imprimerie et de la fabrication de cartes, puis à Marseille et dans d’autres villes. Les cartes ne sont plus peintes à la main mais imprimées à partir de planches de bois gravées et coloriées au pochoir, ce qui les rend beaucoup plus accessibles.
C’est dans ce contexte qu’émerge un modèle graphique très stable, reproduit par de nombreux cartiers aux XVIIe et XVIIIe siècles : celui que nous appelons aujourd’hui le tarot de Marseille. Parmi les jeux les plus étudiés figurent ceux de Jean Noblet (Paris, milieu du XVIIe siècle), de Jean Dodal (Lyon, début du XVIIIe siècle) et de Nicolas Conver (Marseille, 1760). L’appellation « tarot de Marseille » elle-même est plus tardive : elle s’impose surtout au XIXe et au XXe siècle, notamment avec l’édition diffusée par Paul Marteau chez Grimaud dans les années 1930.
Et en Belgique ?
Les anciens Pays-Bas méridionaux ont eux aussi participé à cette histoire. À la fin du XVIIIe siècle, des cartiers bruxellois ont produit des tarots dérivés du modèle marseillais, avec quelques variantes propres — certains atouts y étaient par exemple renommés. On parle parfois de « tarot belge » pour désigner cette famille de jeux, aujourd’hui recherchée par les collectionneurs et les historiens de la carte à jouer.
Le tournant ésotérique de la fin du XVIIIe siècle
Le basculement se produit en 1781. Dans le huitième volume de son ouvrage Le Monde primitif, l’érudit Antoine Court de Gébelin affirme que le tarot serait un livre de sagesse des anciens Égyptiens, sauvé sous forme de jeu. Cette thèse, séduisante mais dépourvue de fondement historique — les hiéroglyphes n’étaient pas encore déchiffrés —, connaît un succès immense. Elle donne au tarot une aura mystérieuse qui ne l’a plus quitté.
Dans la foulée, Jean-Baptiste Alliette, dit Etteilla, publie des méthodes de cartomancie et conçoit, vers la fin des années 1780, l’un des premiers jeux de tarot pensés spécifiquement pour la divination. Au XIXe siècle, Éliphas Lévi relie les 22 atouts aux 22 lettres de l’alphabet hébreu et à la Kabbale ; Papus et d’autres occultistes français prolongent cette lecture. C’est de cette époque que datent la plupart des correspondances symboliques que l’on retrouve aujourd’hui dans les livres d’initiation — et le vocabulaire d’« arcanes majeurs » et d’« arcanes mineurs ».
Le XXe siècle : Rider-Waite-Smith et la diffusion mondiale
En 1909, à Londres, l’occultiste Arthur Edward Waite et l’illustratrice Pamela Colman Smith publient chez l’éditeur Rider un jeu appelé à devenir le plus diffusé au monde. Sa grande nouveauté : toutes les cartes mineures sont illustrées de scènes, et non plus seulement d’arrangements de coupes, d’épées, de bâtons ou de deniers. Cette lisibilité immédiate a fait du Rider-Waite-Smith la référence de nombreux pratiquants anglophones, tandis que le tarot de Marseille reste très présent dans le monde francophone. Pour comparer les deux traditions en pratique, voyez notre article choisir son premier jeu de tarot.
Au fil du XXe siècle, le tarot s’éloigne peu à peu de l’occultisme strict pour devenir, chez beaucoup de lecteurs, un support de réflexion personnelle, d’écriture ou de créativité. Des milliers de jeux contemporains voient le jour, et les approches psychologiques — inspirées notamment par l’idée d’archétypes — gagnent du terrain.
Ce que cette histoire change pour votre pratique
- Relativiser les « sens officiels » — les significations des cartes sont pour la plupart des constructions des XVIIIe et XIXe siècles ; elles ont de la valeur, mais elles ne sont pas révélées.
- Regarder les images — les cartes ont été dessinées pour être vues ; observer les détails est souvent plus riche que réciter un mot-clé.
- Se méfier des origines fabuleuses — Égypte, Atlantide, savoir templier : aucune de ces thèses ne repose sur des sources solides.
- Assumer une lecture symbolique — le tarot fonctionne comme un miroir pour réfléchir, pas comme une machine à prédire.
Une tradition symbolique, pas une science prédictive
Comprendre l’histoire du tarot aide à le pratiquer avec lucidité : c’est un jeu devenu, au fil des siècles, un support de réflexion et d’introspection. Il ne prédit rien avec certitude et ne remplace jamais l’avis d’un professionnel de santé, un conseil juridique ou financier, ni une décision personnelle réfléchie. Prenez vos tirages comme une invitation à vous questionner, pas comme une sentence.
Questions fréquentes
Le tarot vient-il vraiment d’Égypte ?
Non. Cette idée a été lancée en 1781 par Antoine Court de Gébelin, sans aucune source historique. Les plus anciens tarots connus sont italiens et datent du milieu du XVe siècle, où ils servaient de jeu de cartes.
Depuis quand utilise-t-on le tarot pour la divination ?
L’usage divinatoire structuré se développe à la fin du XVIIIe siècle, en France, avec Court de Gébelin puis Etteilla. Pendant plus de trois siècles auparavant, le tarot était essentiellement un jeu de levées.
Pourquoi parle-t-on de tarot de Marseille ?
Le nom désigne un modèle graphique fabriqué par de nombreux cartiers français, dont plusieurs installés à Marseille, comme Nicolas Conver en 1760. L’appellation s’est surtout généralisée aux XIXe et XXe siècles, notamment grâce aux éditions Grimaud.
Quel est le plus ancien jeu de tarot conservé ?
Les jeux les plus anciens connus sont les tarots peints à la main pour les cours d’Italie du Nord vers 1440-1460, dont les célèbres jeux Visconti-Sforza, aujourd’hui dispersés entre plusieurs musées et collections.
Sources
- Tarot de Marseille — Wikipédia (cartiers, modèles et évolution de l’appellation).
- Tarot divinatoire — Wikipédia (Court de Gébelin, Etteilla et l’essor de la lecture ésotérique).
- Michael Dummett, The Game of Tarot, Duckworth, 1980 (histoire du tarot comme jeu de cartes).
Pour aller plus loin
Pour découvrir les cartes elles-mêmes, commencez par notre guide des 22 arcanes majeurs puis celui des arcanes mineurs. Si vous souhaitez passer à la pratique, la page apprendre le tarot pose les bases, et le tirage en trois cartes est idéal pour débuter. Pour prolonger ce goût des traditions symboliques au quotidien, l’astrologie du jour offre un autre regard, et notre page Tarot & Reiki relie tarot et énergie.

